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Tu sais Zeina, une chance qu’il y a la guerre

Tout a commencé lorsque j’ai pris le métro avec Sébastien. Pendant que nous discutions de divers sujets, Sébastien fit un commentaire qui me perturba et que je vous cite: « Tu sais Zeina, une chance qu’y a la guerre. Parce que sans la guerre, y aurait eu de la famine dans l’monde ». Sébastien continua: « C’que j’veux dire c’est que sans la guerre, y a pas de morts et donc la nourriture suffirait pas pour nourrir les ventres du monde entier ».  Par cette déclaration, Sébastien sous-entend que certaines personnes doivent mourir pour que d’autres puissent se nourrir.

Maintenant, je voudrais répondre à Sébastien…

Tu penses, Sébastien, que c’est amusant de vivre la guerre? Tu sais, il y a 10 ans j’ai vécu la guerre et je peux t’assurer qu’il n’y a rien d’amusant à cela. Mais une chance qu’il y a la guerre pour que tu puisses manger à ta faim, han Sébastien!

En juillet 2006, le conflit de 33 jours entre le Liban et Israël a fait près de 1000 morts au Liban et environ 5000  blessés. Lors des premiers dix jours de cette guerre, j’étais au Liban.  Ces dix jours, Sébastien, ont été les dix jours les plus horribles de ma vie. Je me rappelle des  petites feuilles jaunes qui tombaient du ciel  avec un message écrit à l’intérieur. Ces feuilles Sébastien ce n’étaient pas des feuilles avec un petit message d’amour. C’étaient des feuilles avec un message, écrit en arabe et en hébreu, qui nous avertissait que les bombardements des avions israéliens allaient recommencer sur notre village dans quelques minutes ou quelques heures. Je me rappelle qu’à chaque fois que j’entendais le bruit d’un avion, je me mettais à courir dans la maison pour essayer de me cacher quelque part, que ce soit dans les bras de ma mère ou en arrière d’une porte ou en dessous d’une table. Comme si les bras de ma mère, la porte ou la table allaient me protéger des bombardements. Je me rappelle qu’à chaque fois que je sentais un avion s’approcher du sol, j’avais tellement peur que je me mettais à pleurer et à vomir. Je me rappelle la fois où la maison des voisins a reçu un missile d’un avion de guerre. Cette nuit, nous étions plus de 40 personnes à la maison, toutes couchées par terre dans le corridor. Vers minuit, je me suis réveillée parce que j’ai entendu un avion s’approcher du sol. Lorsque j’ai levé ma tête pour voir si quelqu’un d’autre  s’était réveillé, le missile a frappé la maison voisine. Le coup  était tellement fort et bruyant que la maison avait tremblé  pendant quelques secondes. Je pensais  que c’était nous qui venions de recevoir la bombe. Lorsque ma mère se réveilla, elle regarda directement autour d’elle pour voir si nous (ses enfants) étions autour d’elle.  Lorsqu’elle s’aperçut que je n’étais pas à côté d’elle, elle commença à crier en pleurant : «  est Zeina?! est Zeina?! ». Le coup avait été tellement fort que j’avais revolé quelques mètres pour atterrir en arrière d’une porte.  Je me rappelle que cette nuit-là, pour nous protéger, ma mère avait décidé de nous emmener chez mes grands-parents parce qu’ils avaient une chambre souterraine qui avait été construite précisément pour protéger des bombardements en cas de guerre. En traversant le chemin de notre maison à celle de mes grands-parents, je me rappelle que ma mère essayait le plus possible de nous fermer les yeux avec ses mains pour nous empêcher de voir la maison des voisins qui brûlait. Elle essayait de nous fermer les oreilles aussi pour ne pas qu’on entende les cris de la grand-mère des neuf enfants coincés dans la maison des voisins. La grand-mère criait à l’aide pour qu’on vienne secourir ses petits fils. Tu sais, Sébastien, ces neuf enfants ont perdu la vie. Je me rappelle être restée debout pendant six heures dans la petite pièce souterraine qui puait parce qu’on faisait nos besoins dans un seau puisqu’il n’y avait pas de toilettes. Je me rappelle la fois où ma petite sœur, qui avait 8 ans en 2006, s’était évanouie sur nos genoux à moi, ma mère et ma grande sœur à cause du stress, de la fatigue et de la peur.  On avait eu tellement peur  parce qu’on n’arrivait pas à la réveiller, on la croyait morte. Je me rappelle de plein d’autres choses Sébastien, mais tout cela ce n’est pas grave puisque  toi tu ne meurs pas de faim, parce que toi tu peux manger à ta faim.

Une chance qu’il y a plus de 280 000 civils syriens qui ont perdu la vie depuis 2011 en Syrie pour que tu puisses manger à ta faim Sébastien. Une chance que près de 500 000 civils irakiens sont morts  lors de la guerre en Irak de 2003 à 2011, pour que tu puisses manger à ta faim Sébastien. Une chance que près de 55 000 civils nigériens ont perdu la vie lors de la guerre au Nigéria de 2001 à 2004 pour que tu puisses manger à ta faim.

Mais tout cela ce n’est pas grave, tous ces morts, ce n’est pas grave, parce que comme tu l’as si bien dit Sébastien : «Une chance qu’y a la guerre. Parce que sans la guerre, y aurait eu de la famine dans l’monde »…

Avant de terminer, j’aimerais souligner que l’écriture de cet article a été très difficile pour moi. Replonger dans ces tristes souvenirs a été un exercice extrêmement douloureux. J’ai même dû m’arrêter à certains moments pour reprendre mon calme…

Pis Sébastien es-tu heureux de manger à ta faim?

  • Les opinions exprimés dans ce texte ne concernent que l’auteur de l’article

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