Amalgame

La charte 2.0 , ou un projet sexiste et islamophobe

La commission parlementaire sur le projet de loi 62 portant sur la neutralité religieuse de l’État a commencé il y a quelques semaines. Sur la page de l’assemblé nationale, le document écrit par la ministre de la Justice Stéphanie Vallée présente le projet de loi comme «visant à favoriser la neutralité de l’État ». Il est aussi dit que :
«Le projet de loi prévoit qu’un membre du personnel des organismes publics et de certains autres organismes doit exercer ses fonctions à visage découvert, à moins qu’il ne soit tenu de le couvrir, notamment en raison de ses conditions de travail ou des exigences propres à ses fonctions ou à l’exécution de certaines tâches. Il prévoit également que la personne à qui est fourni un service par un membre du personnel de ces organismes doit avoir le visage découvert lors de la prestation du service. Il prévoit qu’un accommodement est possible mais doit être refusé si, compte tenu du contexte, des motifs portant sur la sécurité, l’identification ou le niveau de communication requis le justifient. ».

Vous avez compris, c’est une charte 2.0 , seulement celle-ci vise une minorité d’une minorité. Elle vise visiblement les femmes musulmanes portant le niqab et la burka , mais ni le hijab, ni le tchador, ni aucun autre signe religieux Il y est même dit « les mesures prévues ne peuvent être interprétées comme ayant un effet sur les éléments emblématiques ou toponymiques du patrimoine culturel du Québec, notamment du patrimoine culturel religieux, qui témoignent de son parcours historique. ». En gros on fait un projet de loi afin que plus aucune religion ne soit privilégiée, tout en interdisant finalement qu’un seul signe. Les travailleuses ne peuvent pas donner un service public le visage couvert mais en plus les femmes musulmanes à visage couvert ne pourront pas recevoir de services. Tu imagines ? On te refuse l’accès à l’éducation, à des soins de santé , à tout ce qui est service public. Est-ce que ça veut dire qu’on va refuser à des gens l’accès aux services de leur centre local d’emploi (bureau d’aide sociale) ou à des soins de santé ? Quand on parle de ne pas pouvoir recevoir de service le visage couvert, on dit  » toute personne », seulement on ne parle pas de toute personne, on parle d’un groupe précis d’individus dans la société québecoise : Les femmes musulmanes portant le niqab ou la burka. On parle de combien de personnes ? Très peu. Seulement ces personnes sont privées de dignité.

Certain-e-s diront que ces personnes n’ont qu’à se conformer où aller voir ailleurs, c’est-à-dire au privé. Mais même si cette loi ne vise que les fonctionnaires des services publics en les empêchant de travailler le visage couvert, cela risque d’inciter d’autres employeur-e-s comme dans les commerces ou dans le service à la clientèle de ne pas engager des personnes ayant le visage couvert pour motifs religieux et à se sentir à l’aise avec ça. Ces femmes auront des difficultés à avoir accès à des emplois, ce qui fera que la plupart auront un statut économique faible. Et après on leur demande d’aller prendre leurs services au privé ?

Un projet de loi sexiste et islamophobe, mais bien pensé. Pendant la campagne électorale, le parti libéral du Québec a su surfer sur la vague du débat de société qu’avait suscité la charte des valeurs du parti québécois. Il en a même fait un levier électoral qui, avouons-le, nous a été déterminant dans sa victoire, dû principalement au grand nombre d’électeurs membres des différentes communautés culturelles que la charte touchaient directement. Malgré le fait que plusieurs personnes s’opposaient à la charte, certains avaient un discours plus modéré, disant que ça allait trop loin pour certaines choses, mais que pour d’autre ça avait du sens. Et devinez quoi ? Le niqab et la burka faisaient partie de ces signes religieux. En plus, même ceux et celles qui étaient contre la charte approuvaient leur interdiction. Le gouvernement libéral a attendu que les élections soient passées et que le débat houleux entourant la charte du PQ soit terminé pour pousser une loi extrêmement précise dans les individus qu’elle vise, mais qui fera quand même plus le consensus chez une majorité. Sauf que cette majorité de gens qui ne s’en feront pas plus que ça de cette loi, ne sont pas des femmes musulmanes qui portent les types de vêtements visés. Cette stratégie peut sembler bien pensée de leur part, seulement je me demande réellement à quoi ils s’attendent. Quelle sera la réalité des choses chez la communauté musulmane du Québec ? Vont-ils continuer à voter PLQ ?  C’est un risque à prendre du parti libéral de perdre une partie de leur électorat, mais ils ont l’air d’être prêts à le prendre .

Ce que je trouve intéressant c’est que le projet de loi du PLQ , rejoint beaucoup la position du Bloc quand Harper s’était fait remettre à sa place pendant les élections de 2015 par la cour d’appel supérieure parce qu’il voulait interdire d’avoir le visage couvert lors du sermon de citoyenité. En effet le Bloc Québécois avait proposé : « Que le vote, l’assermentation et les services dans la fonction publique soient reçus et offerts à visage découvert. »— Gilles Duceppe, chef du Bloc québécois
C’était un des premiers partis à parler d’empêcher des personnes de recevoir des services publics.
Depuis l’annonce du projet de loi, le PQ et la CAQ s’entendent pour dire que pour eux ce n’est pas nécessaire puisqu’il y a déjà les résultats de la commission Taylor-Bouchard qui sont satisfaisants. La CAQ va même plus loin en parlant de contraindre des personnes à recevoir des soins de santé sans leur consentement et à ce que l’interdiction d’avoir le visage couvert s’étende également aux enseignant-e-s de primaires et de secondaire. Et oui, vous avez bien lu : empêcher des personnes de recevoir des services s’ils ont le visage couvert, puis leur interdire de pouvoir refuser s’ils mettent leur vie en danger. Ce que j’entends, c’est qu’on veut encore une fois policer le corps des femmes musulmanes, quitte à se passer de leur consentement. De plus, une vingtaine de groupes invités à la commission ont refusé de venir donner leur avis sur le projet de loi, incluant Gérard Bouchard et Charles Taylor. Tandis que les partis de l’opposition y voient un message clair que le projet de loi n’est pas satisfaisant, le PLQ assure que ces gens-là ont refusé l’invitation car ils n’ont rien à y redire et que leur absence prouve qu’ils appuient le PLQ. Je pense que c’est vraiment de la mauvaise foi de la part du PLQ, et qu’un genre de boycott se fait face à ce projet de loi qui en soit est juste vraiment vague, inutile, sexiste, et finalement pas si neutre que ça.

Cette version néolibérale et recorrigée de la charte des valeurs du parti libéral est en faite un grosse perte d’argent. C’est très vague et plein de questions sur le fait de ne plus pouvoir recevoir des services publics peuvent être soulevées. Est-ce que ces personnes ne pourront plus avoir accès à l’éducation ? Être prestataire de services sociaux ? Le parti libéral parle d’exceptions, mais encore une fois on peut se demander quelles exceptions. En soi, des femmes ayant le visage couvert sont une exception. On parle peut-être de 0.1 % de la société québécoise. Et parmi ce si petit chiffre on laisse place au cas par cas ? Le chiffre en lui-même est déjà du cas par cas. De plus le parti libéral dit que ces personnes devront faire une demande et que celle-ci peut être refusée dans certains cas et approuvée dans d’autres, sans donner aucun indice ni exemple de qu’est-ce qui pourrait rentrer dans une exception.  Si on est pour dire c’est interdit sauf pour tel et tel cas, autant ne pas faire un projet de loi qui va coûter vraiment cher et juste garder ça comme c’est en ce moment, avec déjà des balises pour les exceptions. Et le pire c’est qu’encore une fois on vise juste les femmes musulmanes. J’imagine que ce projet de loi se fera retourner de bord en cour. En fait c’est pas mal sûr que ça ne sera pas recevable, surtout la partie où on compte interdire à quelqu’un-e  d’être prestataire d’un service public. C’est juste que d’ici là ça va soulever un débat. Et plus on parle d’un sujet, plus ça devient normal pour des personnes ayant un discours plus extrémiste de se dire  » d’autres pensent comme moi, je ne suis pas bizarre, je peux tenir ces propos, ils ne sont pas racistes ». Avec la montée de l’extrême droite chez nos voisins du sud et même ici au Québec, cela banalise certains sujet et avant même qu’on ait eu le temps de dire  »ATCHOUM » , il sera normal d’ici quelques années d’entendre des gens vouloir créer une seconde classe de citoyenn-e-s qui n’aura pas accès à certains services à cause de leur religion, et de renier la liberté de culte ainsi que des droits fondamentaux. La question est donc légitime de se demander  : si le PLQ sait parfaitement qu’un tel projet de loi se fera retourner par les différentes cours du Québec, pourquoi participer à banaliser le discours raciste et islamophobe en donnant des arguments à l’extrême droite ? Ce projet de loi et les débats qu’il sucitera restent à suivre.

Est-ce que tu en a entendu parler? Tu en penses quoi?

  • Les opinions exprimés dans ce texte, ne concernent que l’auteure de l’article.

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