Amalgame

Le journal intime d’une femme racisée aux États-Unis

9 novembre 2016, Brooklyn, New-York

Il est 8h du matin, je viens de me réveiller et j’ai peur. J’ai peur parce que Trump a été élu comme président des États-Unis la nuit du 8 au 9 novembre. Et pitié, ne viens pas me dire que je n’ai pas à avoir peur parce qu’Hillary Clinton est aussi pire. Trump a réveillé des monstres. Non seulement il les a réveillés, mais il leur a permis d’être racistes, islamophobes, sexistes, homophobes, etc. Tsé quand ton président se permet de dire le N-Word/Nigga en s’adressant à un homme Noir ou « Grab them by the p***y » en parlant des femmes; Ou lorsque ton président veut construire un mur  entre le Mexique et les États-Unis : « we will build a great wall along the southern border » (Paroles de Donald Trump) ; Ou lorsque ton président veut interdire « l’immigration musulmane » aux États-Unis; Ou lorsque ton président est accusé d’avoir violé plusieurs filles et femmes, ne viens pas me dire qu’Hillary Clinton est pire. Si ton président est comme ça, n’importe qui se permettra d’être comme ça.

Je suis une Américaine musulmane portant le hijab et j’ai peur pour ma sécurité et la sécurité de toute personne non-blanche. J’habite à Brooklyn, un des cinq arrondissements de la ville de New-York. New-York est une des villes les plus racistes aux États-Unis.

La première chose que j’ai fait en me levant ce matin, c’est appeler ma sœur pour voir si elle et sa fille se portaient bien. Le téléphone sonne. Quelques secondes plus tard, quelqu’un répond. Ce n’est pas ma sœur, mais ma nièce de 10 ans qui est au bout du fil. Je lui demande comment elle va et si elle a bien dormi. Nous discutons pendant quelques secondes, puis je lui demande de me passer sa mère. Elle me dit oui et comme d’habitude, elle oublie toujours de donner le téléphone à sa mère. Et cette fois, il est très proche d’elle et de sa mère, donc j’arrive facilement à entendre la discussion qu’elles ont : « Tu sais ma chérie aujourd’hui, quoi qu’il arrive à l’école, tu dois rester forte ». [Un moment de silence]. Elle (ma sœur) reprend avec une voix qui tremble : «  N’écoute pas tes amis, s’ils te disent que tu es une terroriste, ou s’ils te disent de retourner dans ton pays. Ton pays est ici mon cœur.  » J’entends ma nièce demander à sa mère : « Mais pourquoi tu m’dis ça maman? ». Un autre moment de silence puis j’entends ma sœur qui part en sanglot. J’ai tellement mal au cœur que je raccroche directement.

À peine je viens de raccrocher, que je reçois un message texte de mon amie. C’est une femme Noire. Dans son message texte, elle me raconte à quel point elle est stressée et terrifiée : « J’ai tellement peur. J’ai peur de sortir de la maison. J’ai peur qu’on m’attaque à cause de ma couleur de peau. Après les élections de Trump, est-ce-que je vais me faire traiter de petite n*gre**e plus que d’habitude? Est-ce que cette même personne qui m’a agressée verbalement, va se permettre de m’agresser physiquement? Et la police? Sachant que les jeunes Noirs ont 5 fois plus de chances de se faire tuer par la police qu’un jeune blanc, est-ce que ce pourcentage va augmenter? Est-ce que je vais me faire tirer dessus aujourd’hui par la police? » Elle continue dans un deuxième message : « En plus, j’ai une entrevue aujourd’hui pour une nouvelle job. Déjà que j’ai toujours peur qu’on me refuse une job à cause de ma couleur de peau, aujourd’hui j’ai encore plus peur. J’ai encore plus peur, parce que la personne qui va me recevoir pour l’entrevue pourra facilement me dire que je n’aurai pas cette job parce que je suis Noire ».

J’ai mal au cœur.

Il est presque 9h et je dois me préparer pour sortir de la maison. Je n’ai pas envie. J’ai encore plus peur que d’habitude de sortir dehors. Je me mets à penser à plein d’agressions qui pourront m’arriver puisque je suis une femme voilée et en plus, j’habite dans un pays où un homme raciste et islamophobe a été élu comme président. Je m’imagine en train d’attendre tranquillement le métro, quand soudainement un homme blanc ou une femme blanche vient me pousser sur les rails du métro. J’ai cette peur parce que c’est déjà arrivé à Londres qu’une femme voilée se fasse pousser sur les rails du métro. Je m’imagine dehors en train de marcher et qu’une personne s’approche brutalement pour me retirer mon hijab de force.

J’arrête de pense à tout cela, ou plutôt j’essaye d’arrêter de penser à tout cela et je me dépêche de sortir de la maison pour ne pas arriver en retard à l’université. Avant de sortir de la maison, je vais voir ma mère pour lui souhaiter une bonne journée et lui dire « à ce soir ». Je m’approche d’elle pour lui donner un bec sur la joue et je m’aperçois qu’elle a les joues mouillées. Elle pleure. Elle s’en veut, elle et mon père, d’avoir choisi ce pays il y a 40 ans. Ils ne pensaient pas qu’en fuyant  la guerre dans mon pays d’origine, ils allaient être accueillis de cette façon dans leur nouveau pays.

J’ai peur. Je prends une grande respiration et j’ouvre la porte pour sortir.

Avant de terminer, j’aimerais préciser que les exemples d’inquiétudes que j’ai données dans mon article viennent directement de craintes que moi et d’autres femmes racisées éprouvons à Montréal.

Et toi, comment est-ce que tu t’es senti après cette élection?

  • Les opinions exprimés dans ce texte ne concernent que l’auteur de l’article.

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