Amalgame

Culture du viol, femmes marginalisées et intersectionnalité

Myriam Ennajimi est une jeune femme racisée, née à Montréal et d’origine marocaine. Étant actuellement étudiante en biologie à l’Université de Montréal, Myriam s’est impliquée auparavant, au CÉGEP, dans son conseil exécutif et poursuit maintenant son but dans le Comité AntiRaciste (C.A.R) de l’ASSÉ. Le C.A.R  est un Comité non mixte de l’ASSÉ qui a comme but de promouvoir la lutte pour la condition des personnes racisées en éducation et dans la société.

La militante m’a avant tout parlé de la culture du viol et de la notion de consentement : « La culture du viol c’est tout et n’importe quoi : c’est le fait qu’on remette en cause de manière systématique le consentement, ou le fait de ne pas le considérer comme une notion importante, alors que ça s’applique dans tous les aspects de la vie ». De plus, elle explique que lorsqu’on parle de culture du viol ou d’agression sexuelle, on a toujours un « scénario classique » : « celui de la ruelle obscure, où un monsieur  vient, te prend par derrière et te pénètre sauvagement, mais ce n’est pas que ça. C’est aussi être en couple avec quelqu’un d’abusif. C’est aussi un parent qui te touche, alors que tu ne voulais pas. La culture du viol c’est toutes les violences faites aux femmes, que ça soit de la violence domestique, conjugale, verbale ou autres ».

Un éclaircissement sur cette question était nécessaire. J’ai remarqué que pour moi et pour beaucoup d’ailleurs, la culture du viol s’arrête à une agression sexuelle sans consentement. Mais la vérité est toute autre!

La culture du viol, c’est aussi l’ « objectivation de la femme »:« parce qu’on voit la femme comme une propriété, libre d’accès, qu’on peut prendre et utiliser comme bon nous semble, sous la forme d’agressions ou toute autre violence ». Comme l’étudiante le souligne, « c’est ici que le concept d’intersectionnalité devient important : pour les femmes blanches, c’est de l’objectivation, mais pour les femmes racisées se rajoute l’exotisation. »  Myriam explique l’exotisation de la manière suivante : « Dans la vie, on parle d’objets exotiques, d’animaux exotiques, par exemple : une fleur du paradis, c’est une fleur exotique, ou bien un bijou exotique c’est un bijou qui viendrait du fin fond de l’Asie ». Le discours avec mon interlocutrice nous a fait constater que ça nous arrivait souvent, à nous femmes racisées, de se faire dire qu’on était « exotiques ». Par exemple : « tes cheveux sont exotiques, est-ce que je peux les toucher? », ou « t’es full exotique, c’est pour ça que tu te caches en dessous d’ton voile, pour qu’on puisse te déballer comme un cadeau ».  Comme l’explique Myriam, « il y a un sous-entendu tellement étrange et dégoutant où la femme racisée est vue comme une possession représentative d’une culture, et à cela se rajoute l’objectivisation déshumanisante ».

J’ai également voulu savoir pourquoi et comment la culture du viol atteint plus les femmes marginalisées. En effet, dans la culture du viol, on connait le scénario classique mentionné plus haut. Il existe aussi la représentation de la « victime parfaite » : « la victime parfaite est blanche. Elle est vulnérable, petite et elle n’est pas capable de se défendre. Elle a été capable de se défendre, mais juste assez pour avoir des marques sur son corps, comme preuve qu’elle a été agressée. Elle a appelé la police directe après. Et c’est encore le scénario de la ruelle obscure. Alors que la majorité du temps, ce n’est pas ça ».

Au Québec, une femme sur trois aurait déjà été agressée ou se fera agresser à l’âge de 16 ans.  Et, comme Myriam raconte, « pour les femmes autochtones, les femmes racisées, les travailleuses du sexe, cette moyenne augmente. Ça ne va pas être une femme sur trois, mais une femme sur deux : on est  des personnes plus à risque ». Toujours selon les mêmes statistiques, plus de 75% des femmes autochtones, au Québec, ont été victimes d’au moins une agression sexuelle avant l’âge de 18 ans.  Lorsque des femmes autochtones dénoncent des agressions sexuelles qu’elles leur aient été faites par des policiers québécois ou autres, elles sont traitées de cette façon : des femmes qui « sniffent de la colle », « en boisson comme ça se peut pas », « avec des problèmes d’hépatite », « des dents pourries », « déboitées », « du monde dans misère », « intoxiquée », avec des « problèmes mentaux ».  Ce sont les paroles utilisées par Jean-François Fillion, un animateur de radio au Québec, pour parler des femmes autochtones qui ont dénoncé des agressions commises par des policiers québécois.

Pour les travailleuses du sexe,  « beaucoup ne vont pas s’identifier comme travailleuses du sexe, mais comme survivante, tout dépend du point de vue de la personne concernée », comme l’explique Myriam. Aussi, « ce n’est pas mon vécu, mais ce sont des personnes marginalisées dont on ne parle jamais, alors que ce sont les premières touchées par la culture du viol. Ce n’est pas parce que tu es en train de servir un service sexuel en échange d’argent que tu as envie d’offrir ce service à tout le monde et que tu es consente de manière systématique, c’est faux. Souvent, il y a  une entente entre le client et la femme travailleuse du sexe ou prostituée pour tel ou tel acte sexuel, ce qui est une forme de consentement. Et ça ne sera pas respecté ».

Dans le cas des femmes racisées, d’innombrables stéréotypes pèsent sur elles. « Si je vis de la violence venant de la part d’un homme arabe», explique l’étudiante pour exemplifier son propos, « on va  m’encourager à dénoncer, mais si je dénonce, cela va faire en sorte qu’il va y avoir plus de stéréotypes qui vont peser sur nos têtes. Déjà que dans la vie on nous voit comme des femmes opprimées et soumises, alors là, ça va être doublement le cas. Et pour les hommes qui ont commis ces actes, oui ils sont de la m*rde, mais ça, c’est propre au patriarcat, pas à l’origine culturelle. Pis là, ça devient soudainement l’homme arabe arriéré qui soumet ses femmes ».

Cela rajoute d’autres stéréotypes, comme l’explique la militante,  « que quand tu te bas sur deux  fronts en tant que femme et contre le racisme, tu choisis de mettre une de tes luttes de côté pour ne pas renforcer les stéréotypes. Parce que la victime parfaite elle est blanche. C’est elle qui peut dénoncer correctement, et c’est elle qui a l’air innocente ».

Myriam est également revenue sur la récente histoire des agressions sexuelles qui ont été commises en octobre dernier à l’Université Laval : « Il n’a été mentionné nulle part que parmi les  victimes d’agressions à l’Université Laval,  il y avait des femmes racisées. Dans les résidences c’est souvent des nouvelles arrivantes, des étudiantes immigrantes. En plus,  c’est la session d’automne donc elles n’ont probablement pas eu le temps de former des réseaux de support et  elles se sont fait agresser. Et dans la presse et les médias, ils se sont tout de suite jetés sur l’origine de l’agresseur qui était un homme racisé. Et pourquoi cela? Parce que ça fitte dans le cadre colonial et raciste qu’on a bien fait de les coloniser puisque anyways les hommes racisés c’est des arriérés qui ne respectent pas les femmes ».

Ce double standard joue contre nous, les femmes marginalisées : « On nous encourage à dénoncer, mais dans les faits on ne peut pas le faire ».

En conclusion, j’ai demandé à la militante de m’expliquer l’importance de prendre une approche intersectionnelle pour combattre la culture du viol : « La victime parfaite n’existe pas! C’est faux, ça arrive à tout le monde. Ce n’est pas vrai qu’elle est tout le temps blanche. Si notre entourage est tout blanc, on ne peut pas aller chercher du support, parce que  ça viendrait avec plein d’idées stéréotypées. L’importance de combattre la culture du viol avec une approche intersectionnelle va permettre aux femmes racisées de se sentir incluses dans la lutte ».

Avant de terminer, je tiens à remercier Myriam pour cette belle entrevue et elle aussi, elle tient à remercier les femmes de son entourage : « Tout ce que je dis, c’est grâce à toutes les femmes qui m’entourent, pis qui échange avec moi. Ici j’ai repris des propos de mes camarades de luttes et je tiens à les remercier. On grandit en partageant des idées et en échangeant avec autrui, c’est comme ça que ta pensée se construit ».

Finalement, la dernière phrase que la féministe m’a dite durant l’entrevue – que j’ai adorée – vaux la peine d’être citée : « Féministe tant qu’il le faudra, mais ensemble ».

Par: Zeina Mawassi

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