Amalgame

Les tabous dans la culture Magrébine

Mercredi soir, à l’heure du souper, mon frère me demande pourquoi je suis rentrée en plein milieu de mon quart de travail. Ma mère se tourne vers moi et me fait de gros yeux : « Invente une excuse ! », ma sœur me lance un sourire de soutien : il ne faut pas parler de mes crampes menstruelles. Une autre situation similaire qui se reproduit chaque année pour ma sœur et moi : être dans sa semaine durant le ramadan. Une femme ayant ses menstruations ne doit pas prier (pour raison d’hygiène) et ne doit pas jeûner en Islam. Une femme ne doit pas jeûner ou prier pour la simple raison : pour accomplir ces actes, elle doit être propre aux termes de la religion, c’est-à-dire pouvoir faire ses ablutions ; or les menstruations les empêchent. Ma sœur et moi (et probablement beaucoup d’autres femmes comme nous) devons trouver mille et une façons de manger sans nous faire voir durant la journée et de faire semblant d’avoir faim à l’heure de rompre le jeûne, en plus, de disparaître mystérieusement à l’heure de la prière. Les histoires sont nombreuses, et les unes plus farfelues que les autres. La sexualité, les relations homme/femme, le racisme (lorsque nous ne sommes pas les racisés), la jalousie entre frère et sœur sont des sujets chauds à éviter à table.

Aussi il y a un autre point qui me dérange et qu’on devrait discuter, à mon avis, librement et sans gène, principalement avec la famille, c’est les religions des autres. Nos parents ont l’impression qu’on remet en question notre propre religion lorsqu’on aborde les croyances ou les principes des autres religions, alors que ce n’en est rien. Par exemple, si je demande à table si la Bible et le Coran disent la même chose sur tel ou tel sujet (et c’est très souvent le cas), je vais recevoir le fameux regard de gros yeux qui m’implore de me taire. On vit entourés de toutes les religions qui existent, et c’est tout à fait normal de se poser des questions. Bien au contraire, il s’agit d’un signe d’éveil (quelque chose dont notre société a grandement besoin !). Dans mon cas à moi, lorsque je me pose des questions, que ce soit sur ma religion ou sur les autres, ma foi augmente presque automatiquement.

Un autre sujet qui dérange beaucoup la féministe en moi, c’est le succès d’une femme arabe, ou encore pire, l’égalité homme/femme. On nous donne l’impression qu’une femme a droit de réussir sa vie (si ce concept existe) et a le droit d’être financièrement indépendante seulement et seulement si son succès est tu. Pareillement, la relation entre un homme et sa femme a le droit d’être aussi égalitaire que le couple le désire, mais cela ne doit pas transparaître auprès de leur entourage. Cela pourrait servir d’exemple aux générations à venir ! Il y a une notion de masculinité chez les Arabes, spécialement chez les Algériens, qu’on appelle redjla, où l’homme ressent le besoin de toujours avoir le dessus sur la jante féminine. Donc lorsque la femme prend une place un peu trop importante à leur goût, c’est comme si la femme menait son homme par le bout du doigt. Le problème avec cette redjla, c’est qu’un grand nombre de femmes sont en accord avec cette opinion. Le patriarcat, présent dans plusieurs cultures, est la cause de cette mentalité.

Patriarcat : forme d’organisation sociale dans laquelle l’homme exerce le pouvoir dans le domaine politique, économique, religieux ou détient le rôle dominant au sein de la famille, par rapport à la femme.

De plus, un autre débat qui ne devrait pas avoir lieu selon moi est celui des problèmes mentaux, qui semblent ne pas être de « vraies » maladies. La dépression, la schizophrénie, la bipolarité, le suicide même ne sont que des maladies inventées par les « faibles », ceux qui n’ont pas assez de foi pour survivre à la vie. On dénote une très forte incompréhension ou un déni (à savoir lequel) envers les troubles mentaux. Dans certains cas, on pourrait même parler du mauvais œil pour expliquer ces maladies. Certes, parfois les dépressions commencent par un mauvais passé, mais finissent par devenir chroniques si elles ne sont pas traitées. Ce que plusieurs de la société maghrébine ont besoin de comprendre, c’est qu’il ne s’agit pas d’une faiblesse d’esprit ou d’un manque de foi lorsqu’on parle des maladies mentales. D’où le tabou et l’incompréhension. Dire à ses parents ou son entourage qu’on a besoin de consulter un psychologue pour quelque raison que ce soit, on se fait regarder avec de gros yeux comme si l’on venait de blasphémer. Pourtant le taux de dépression clinique varie de 6 à 7 % dans les pays de l’Afrique du Nord, ce taux est parmi les plus élevés au monde. Il s’agit, d’après moi, d’une question d’éducation et de sensibilisation.

Selon moi, le tabou le plus important dans la culture maghrébine doit bien être les sentiments et l’expression de ces derniers. Il vous sera extrêmement rare de voir un Arabe exprimer ses émotions devant ses compatriotes. Le jour de ma graduation, ma sœur m’a avoué qu’elle a vu notre père verser quelques larmes de joie dans le noir des gradins, mais ce fut le seul moment où j’ai pu prendre connaissance des émotions de mon père. Les émotions négatives restent cependant les plus rares à voir ou à percevoir de la part des nos parents. Le seul moment où il n’est pas mal vu de pleurer est lors de la mort d’un être cher. On dirait que c’est un signe de faiblesse de laisser voir ses émotions.

Mon dernier point sera sur la sexualité. Il est quasi impossible d’avoir une discussion ouverte sur le sujet avec notre entourage qui a de l’expérience ! Bien sûr, en parler entre copines ou cousines c’est bien, mais avoir une vraie conversation avec un adulte est toujours mieux. Même s’il s’agit d’un sujet tabou dans plusieurs sociétés et cultures, il n’y a aucune raison rationnelle ou autre qui explique ce phénomène. Il faut prendre en compte qu’il y a une notion de pudeur vraiment très forte au sein de la religion musulmane. On peut donc comprendre un peu d’où vient ce désir de garder privés certains sujets, telles les émotions, la sexualité, etc.. Pourtant, l’Islam aperçoit la sexualité de l’Homme au même titre que ses autres désirs. Il ne devrait pas y avoir de problème à parler de ça si l’on est capable de parler de désirer manger des sushis. Le fait que les relations sexuelles sont interdites avant le mariage n’en fait pas pour autant un sujet de conversation illicite. La discussion devient plus facile une fois que la fille est mariée puisque les relations seraient licites à partir de ce moment.

Par contre, j’ai remarqué une nette différence entre la notre génération et celle de nos parents : nous, enfants de parents immigrants, thanks God, n’avons pas du tout cette mentalité. Selon moi, c’est mieux ainsi, parce que ça peut être lourd à la longue.

Et toi, quels sont les tabous culturels auxquels tu dois faire face et qui t’énervent ?

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