Amalgame

Ma mère m’a toujours dit lorsque j’étais petite (et encore à ce jour) que, si je n’étais pas prête à manger ce qu’il y avait, c’est que je n’avais pas vraiment faim. Les Haïtiens ont peut-être reconnu cette phrase, car je crois que c’est une des préférées des adultes haïtiens en général. Si je ne mangeais pas, c’est que je n’avais pas faim, et qu’en fait, je faisais ma petite gourmande privilégiée qui ne savait pas c’était quoi la faim. Plus je vieillis, plus je me rends compte que cette petite réflexion, qui m’a si souvent privée de mon envie de McDo, peut s’appliquer dans plusieurs situations. Selon mon observation la plus récente, je la collerais à cette liberté fondamentale vivement pervertie en Occident actuellement : la liberté d’expression.

La gourmandise de liberté

De la même manière que, lorsque j’étais enfant, je ne connaissais pas la faim, je me permettrais de dire des Occidentaux qu’ils ne connaissent pas ce qu’est la liberté d’expression. Ils ont ce droit tant acquis qu’ils finissent par l’utiliser comme passe-droit à des opinions oppressantes. Ce droit ne se résume pas à pouvoir de dire n’importe quoi, qu’importe qui cela heurte. Ce droit a pour véritable mission de permettre aux citoyens de critiquer leur système, d’avoir des idées politiques multiples sans qu’ils soient réprimés et que leur qualité de vie soit atteinte. Cette gourmandise de ce droit crée paradoxalement la faim de celui-ci pour ceux qui en ont réellement besoin, c’est-à-dire ceux qui veulent contrer le système. La critique de notre société n’est plus tolérée, car maintenant ceux qui défendent les oppressions sociétales se cachent derrière la liberté d’expression. C’est la création d’un double standard, et en ce sens, la liberté d’expression devient un privilège plutôt qu’un droit puisqu’il est arraché aux mains de ceux qui en ont besoin pour survivre. Nous ne pouvons mettre au même stade l’envie de penser ce qu’on veut et le besoin de souligner un changement nécessaire pour un groupe de personnes. C’est, en effet, ce qui se passe, mais au coût des opprimés, puisque leur besoin pèse moins dans la balance que cette envie perverse.

L’ère de l’opinion

Ce culte voué à la liberté d’expression n’est pas un hasard dans les sociétés industrielles actuelles. Il reflète le fait que nous vivons dans l’ère de l’opinion. Aujourd’hui, l’opinion est à respecter en tout temps. Notre génération voit son opinion constamment valorisée alors qu’elle grandit. C’est le temps du débat. Cette société carbure à la philosophie sophiste prétendant que toutes les opinions sont valides tant qu’elles soient bien défendues. L’opinion et le savoir ont toujours été bien distincts. Toutefois, maintenant l’opinion n’est plus le soumis de la connaissance, mais tente de devenir son égal, et le but de l’opinion est de défaire la raison. L’opinion n’est pas que péjorative, car ce qui se déguise en connaissance n’est pas toujours véridique. L’Histoire nous crible d’exemples où ce qui était considéré comme réel était en fait un drap de mensonges, et c’est la permission d’opposition qui nous a permis de nous en défaire. L’opinion a une place valide dans le débat du savoir, mais elle ne peut pas prendre toute la plateforme à elle seule.

La réalité est que les sciences humaines nous expliquent que nous sommes modulables. Notre opinion ne nous appartient pas entièrement. Lorsque quelqu’un voit sa réalité comme vérité infuse et qu’il se porte fier défenseur de cette vérité, il ne se rend pas compte qu’il a appris de cette réalité. Il n’est que son prolongement, donc cela va de soi qu’il aura tendance à la percevoir ainsi. Son rôle est de se déconstruire de son vécu et de laisser libre cours au reproche qui est en cours. Nous ne partons pas tous de la même case, et ce sont nos histoires multiples qui créeront une critique adéquate, d’où la nécessité de mettre de l’avant ceux qui ont la réelle soif de liberté d’expression.

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