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Inti Raymi : Début de l’année 5525

C’est une pesanteur. Elle se colle et se décolle en perles d’humidité le long de mes cheveux tressés. Un air familier résonne dans les haut-parleurs d’une radio qui n’est plus. Dans la cuisine, une odeur de cumin envahit mes poumons. Les feuilles de bananier déployées par les mains solides de ma mère révèlent de savoureuses boules de riz verdâtre. Avec soin, elles sont ensuite servies sur des assiettes posées sur nos cuisses. Mes parents, leurs ami.e.s, leurs enfants, sont installé.e.s sur des chaises mi-blanches posées sur le béton. C’est en l’espace d’un instant, un après-midi, qu’un stationnement d’immeuble bleue et verte, donnant l’impression d’une terre à mi-chemin entre l’agriculture et l’asphalte, un souvenir.

J’ignore l’âge que j’avais la dernière fois que j’ai célébré l’Inti Raymi. Je me souviens seulement qu’à l’époque, j’avais la certitude que la seule marque de bière existante était la Corona, que mon destin était de devenir médecin et que la bâtisse de la compagnie Bell près de chez moi était le fameux « Centre Bell » dont tout le monde parlait. Des années plus tard, tout comme ces certitudes, cette célébration a quitté mes pensées.

Aujourd’hui, je célèbre à nouveau cette journée qui marque le début d’une nouvelle année. Elle provient du calendrier de l’ancienne confédération surnommée « l’empire inca » que mes parents ont toujours appelée Tawaintisuyu; Son nom signifie « fête du soleil ». En effet, en quechua, inti signifie soleil et raymi signifie fête. Elle célèbre le soleil comme source de vie à travers les couleurs qui marquent les milliards de végétaux, les pluies tenaces qui alimentent les fleuves et les champs, les mouvements qui animent nos peaux brunes, et bien plus encore. C’est pourquoi elle a lieu soit au solstice d’hiver, soit à celui d’été, au Nord, pour marquer le jour où le soleil rayonne le plus longtemps. En ce 21 juin, elle marque le début de l’année 5525.

En cette journée, les célébrations sont nombreuses et diverses à travers le continent. Que ce soit les processions majestueuses à Cuzco, les festivals de San Juan qui mélangent les traditions autochtones et catholiques ou les baignades de minuit dans les cours d’eau et j’en passe. Au Nord, plusieurs peuples organisent des festivités également.

C’est au-travers du contraste de cultures qui compose l’ancienne confédération que les teintes qui traversent mon héritage se dessinent. Mes parents viennent de deux mondes complètement différents toutefois rapprochés par les kilomètres et les frontières. D’un regard extérieur, ils ne sont qu’une seule couleur qui se décline en teintes marrons sur leurs pommettes souriantes. À mes yeux, ils sont séparés par ce qui semble être les plus longues cordes que l’univers, cependant tendues dans le but de raccrocher les montagnes aux fleuves, si seulement c’était possible. Mon père provient d’un petit village situé du côté oriental de la forêt du fleuve Amazone. Quant à ma mère, elle est née dans une ville située le long des montagnes, au Nord de la cordillère des Andes.

Cette journée est, pour moi, un mélange du soleil reflété sur le béton, de la percussion des talons de ma tante sur sa surface rugueuse pour rappeler le rythme du huayno et de l’aluminium qui recouvre les feuilles de bananier utilisées pour cuire les patarashkas. Au fils des ans, ce met amazonien, préparé par ma mère andine, a notamment été renommé juane par les espagnols dans le but rappeler la tête coupée de San Juan (Saint-Jean Baptiste). Plusieurs éléments de mes cultures, comme celui-ci, ont été réécrits à l’européenne ou simplement balayés du revers de la main puisqu’ils étaient considérés comme étant des affaires de « cholos », un mot utilisé comme insulte envers les autochtones au Pérou. Et pourtant, ils survivent.

Aujourd’hui, je célèbre fièrement cette journée qui marque le début d’une nouvelle année. Aujourd’hui, mes pas hésitants sur le rythme de huaynos et l’odeur de cumin sur mes doigts marquent la transmission de cultures qui ont survécu. Aujourd’hui, je vous partage une parcelle de mon héritage, car à travers ses savoirs parlés, tissés et écrits, il rayonne toujours du Sud jusqu’au Nord.

salta, salta, salta, yanacita
vamos a tu linda casita
a comer inguiri machacado
con su chicharron huira huira
ese inguirito machacado
el nombre verdadero es tacacho
con su porotito mela mela
y su cafecito ñucño ñucño

un air traditionnel de San Martin

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