Amalgame

La bête qui a tué Philando Castile

C’est sur Twitter que j’ai appris le verdict concernant le meurtre de Philando Castile.

DERNIÈRE NOUVELLE : Après des heures de délibération, le jury a acquitté Jeronimo Yanez, le policier du Minnesota qui a tiré sur Philando Castile (et entrainé sa mort), en le déclarant non coupable.

Je ne me souviens pas de toutes les personnes noires qui ont perdu la vie aux États-Unis après avoir été victimes de brutalité policière, parce qu’il y en a trop. Mais je me souviens très bien du cas de Philando Castile. J’avais pété une coche. Pas nécessairement à cause du cas en tant que tel bien qu’il soit horrible : un homme a été tiré sept fois par un policier devant sa petite amie et sa fille de 4 ans. On ne peut pas faire plus horrible. Mais la raison pour laquelle j’avais pété une coche c’est parce que j’étais encore en train de digérer la mort d’Alton Sterling, un autre homme noir qui lui avait été tué par la police le 5 juillet 2016. Philando Castile a perdu la vie le 6 juillet 2016. 24h d’intervalle. Trop pour moi donc, j’ai pleuré, crié, de tristesse et de colère. J’ai dû sortir de chez moi tellement je sentais que je suffoquais.

Aujourd’hui mes yeux sont secs. Le verdict n’est pas surprenant et il est même logique, je dirais. La police est là pour maintenir le système qui est en place. Et le système en place aux États-Unis a été en partie créé pour profiter, abuser et ultimement détruire les corps noirs.

 

L’Histoire prouve que rien ne se crée, tout se transforme

Les gens pensent souvent que le racisme est le résultat de la création des races mais c’est le contraire: le concept de race a été créé pour justifier le racisme. L’esclavage a toujours existé, mais c’était la première fois dans l’Histoire que l’esclavage était basé sur l’apparence physique d’une personne. Pour pouvoir justifier le traitement inhumain des esclaves, il a fallu déshumaniser les Africains. Les décrire comme étant des bêtes, des sauvages, des méchants, des criminels, dénués d’émotions et insensibles à la douleur. Ils méritaient donc d’être réduits en esclavage, de souffrir, de se faire pendre et d’être tués parce qu’ils ne sont pas humains. Ces préjugés, bien qu’exprimés différemment, existent encore. Les États-Unis, par exemple, ont été construits sur ces croyances. Et cela a un impact direct sur les Afro-Américains encore aujourd’hui.

Quand Jeronimo Yanez a tué Philando Castile il n’est pas allé à l’encontre du système ; il l’a accompli. C’est pour cela qu’il a été acquitté, sommes toutes, il n’a rien fait de mal.

Le système en entier est problématique, voilà pourquoi il faut l’abolir. Parce que renvoyer les pommes pourries ne sert à rien. Améliorer l’entrainement des policiers ne sert à rien non plus. Placer de nouvelles «body camera» est également futile. Le meurtre de  Philando n’avait-il pas été filmé? Et le meurtrier a tout de même été acquitté. La brutalité policière n’est qu’une manifestation comme une autre du racisme.

 

Cette pieuvre aux mille et un tentacules

Comme le dit si bien ma YouTubeuse antiraciste préférée Sensei Aishitemasu aka Seren , le racisme est comme une pieuvre et il a plusieurs tentacules. Elle explique que la brutalité policière n’est que l’un de ses tentacules. L’appropriation culturelle en serait une, et le profilage racial en serait encore une autre. Se battre pour couper ses tentacules un par un serait futile : c’est la bête qu’il faut exterminer.Je ne pense pas qu’on soit prêt à le faire par contre. À tuer la bête, comme elle dit. Ce n’est pas une accusation ou une même critique, c’est une simple observation. Se battre pour tuer cette pieuvre, c’est risquer sa vie, rien de moins. On n’est pas encore prêt pour cela. On est trop confortable.

Vous voyez la pieuvre a des habiletés spéciales. Elle arrive à prendre la couleur de son entourage et à se fondre dans le décor. Donc nous on vit avec la pieuvre, on vit en sa présence tous les jours, elle ne nous quitte pas, elle se fond dans le décor. Il y a des jours où je sors, je profite de la vie, je passe du bon temps avec les gens que j’aime et j’oublie (presque) l’existence de la pieuvre. D’autres jours je sens fortement sa présence. Comme quand je rentre dans un magasin et qu’un employé commence à me surveiller de peur que je ne vole un produit. Dans les jours comme ça je me rappelle que la pieuvre est bel et bien là… mais j’arrive à vivre avec ce genre de tentacules. Il y a d’autres jours où les coups de ses tentacules sont plus durs à accepter. Comme lors d’une belle journée d’été de juillet 2016 où j’apprends la mort gratuite de l’un des miens, sous la violence policière. Ces jours-là, je sens que la pieuvre me donne des claques avec tous ses tentacules. Chaque claque me rappelle douloureusement sa présence. Et il y a les jours comme ceux du 16 juin 2017 où un policier est acquitté après avoir tiré sept fois sur un homme noir innocent en ayant entrainé sa mort. Cette pieuvre tue des innocents. Elle en a tué plusieurs. Si elle ne te tue pas, elle suce ton énergie, affecte ton mental, détruit tes rêves, t’emprisonne et t’épuise. Au point où tu comprends qu’elle  détient ta vie, tu ne te sens plus assez puissant pour t’en débarrasser, donc t’acceptes. T’acceptes de vivre avec la bête, en toute connaissance de cause.

Dimanche 18 juin, la bête, ou devrais-je dire l’un de ses tentacules, a tué Nabra Hassanen, une jeune musulmane de 17 ans, qui a été battue à mort par un homme en Virginie après avoir quitté une Mosquée. (Cliquez ici pour l’histoire complète)

Elle a aussi tué Charleena Lyles une femme noire, enceinte, et mère d’au moins trois enfants. Elle a été abattue dimanche également, par la police de Seattle, qu’elle avait elle-même appelé pour reporter un vol dans sa propre maison. Elle a été tuée devant ses enfants. (Cliquez ici pour l’histoire complète)

Les jours comme ceux-ci nous rappellent l’existence du racisme, mais on oublie bien vite. Ou on se force à oublier. Pour que l’air soit moins lourd. J’ai l’impression que vivre ici au Québec me donne le privilège d’oublier, parfois.

Mais je ne veux pas oublier. Je veux me souvenir, je veux me rappeler.

Me rappeler jusqu’au jour où j’aurai trouvé le courage de me battre.

Le jour où je réaliserai que la liberté ne me sera jamais donnée ; il n’en tient qu’à moi de la prendre.

Le jour où je serai prête à confronter la bête dans le seul et unique but de la tuer.

La tuer avant qu’elle ne me tue.

_____________________

Hey c’est le 1er article de Rébecca sur la plateforme Amalgame. Tu as aimé l’article? Fais-le lui savoir en lui laissant un commentaire en dessous de celui-ci.

Suivez-nous sur Facebook

Abonnez-vous à notre infolettre

Wishbone

Amalgame vous recommande