Amalgame

C’est jour d’église aujourd’hui.

Marie-Ange s’est vêtue tout de noir, comme si elle se rendait à des funérailles.
Elle avait pris soin d’habiller sa petite fille dont elle a eu la garde suite au décès de sa fille unique. La petite, dès son plus jeune âge, présentait des problèmes cognitifs. Les médecins et autres spécialistes ont confirmé une malformation au niveau du cerveau. Sa grand-mère, pour l’occasion l’avait habillée tout de blanc.

Aujourd’hui c’était le grand jour, Marie-Ange allait tout leur dire, tout avouer. À sa famille, à ses amis, au pasteur, aux fidèles de l’église qu’elle côtoyait quasi quotidiennement et avec qui elle avait noué des relations sincères depuis des années.

En route pour l’église, qui se situait non loin de leur maison, les deux marchaient. La dame avec une canne et la petite à côté, souriante avec un regard creux. Elle regardait au loin, toujours au loin, se disait sa grand-mère pensive.

Mais, aujourd’hui, aujourd’hui elle allait tout dire. Tout ce poids sur son âme, ce mal qui lui ronge la conscience la nuit et l’empêche de dormir, c’était fini. Peu importe le prix à payer. Elle allait dire à l’église tout entière qu’elle le savait. Quand en pleine adolescence, sa fille unique est venue la voir pour lui confier que son père lui lançait des regards étranges, lui faisait des avances et l’attouchait. Même en défendant son mari, elle le savait. Elle savait que c’était vrai et elle n’a rien fait.

Les plaintes et accusations de sa fille se faisaient plus fréquentes et chacune était pire que la précédente. Au milieu de la nuit son mari lui disait qu’il sortait prendre une marche mais elle savait que ce n’était pas vrai, car pas longtemps après elle entendait les étouffements, les bruits sourds, les cris, les appels à l’aide. Elle le savait et elle n’a rien fait.

Sa fille se faisait distante, n’allait plus à l’école, quittait la maison tôt et rentrait tard la nuit. Les années de silence et de résignation se suivirent. Vers ses 19 ans, ce qui devait arriver arriva. La jeune fille tomba enceinte. Après l’accouchement, c’était la drogue, la prostitution, elle passait des jours sans rentrer à la maison et pour le bien de tout le monde, Marie-Ange a gardé l’enfant.

Elle était morte de honte, terrifiée de ce que les autres pourraient en dire, qu’ elle, Marie-Ange, bonne chrétienne, ait sous son toit une fille qui a un enfant avant le mariage. De plus, plusieurs lui demandaient pourquoi sa fille ne venait plus à l’église depuis un certain temps. Elle eut l’idée de faire d’une pierre deux coups et dit à son entourage qu’elle ne savait pas qui était le père de l’enfant et que le comportement de sa fille était dû a ses mauvaises fréquentations.

Quand les médecins ont fait état du problème cognitif de la petite, l’église s’était rendue à leur domicile pour prier pour eux, pour purifier les lieux, les débarrasser des mauvais esprits. Peut-être du vaudou. Mais elle le savait, elle, qu’il n’y avait rien à voir, elle avait connaissance des maladies et des déformations liées aux relations consanguines, elle le savait et la preuve était là, devant ses yeux à chaque jour.

Qu’aurait-elle dû faire ? Dénoncer son mari ? Ça n’a pas de sens, c’est lui qui pourvoyait à la maison. Mais elle sait que son argument ne serait valable ni devant les hommes ni devant Dieu.

Et puis, et puis il y a eu ce jour où les policiers sont venus frapper à sa porte pour lui annoncer le décès par surdose de sa fille.

Depuis ce jour, tout avait changé. Elle avait beau faire semblant et prétendre devant les gens qu’elle surmontait le coup, mais le soir, lorsqu’il était temps de dormir, lorsqu’elle était laissée à elle-même, c’est là que son tourment commençait. Elle ne pouvait s’empêcher de penser à sa fille et de se blâmer.

Elle regardait dans le miroir et avait du mal à se reconnaître tant elle avait maigri. Tout avait un goût fade, pourri, mort. Elle regardait ses mains elle ne voyait que du sang, à chaque fois, elle ne voyait que du sang.

Lorsque le pasteur eu fini la prêche comme à la coutume, il demanda à l’assistance qui d’entre eux voulait témoigner d’un bienfait ou d’un miracle quelconque du seigneur dans leur vie

Doucement, Marie-Ange se leva, laissant sa petite fille assise sur le banc avec des amis.
Sous les applaudissements de la salle qui était étonnée, mais quand même contente de la voir se lever, elle marcha jusqu’à la chaire. Un silence funèbre régnait dans la salle tant on voulait entendre son témoignage.

Elle prit le micro et la tête baissée, elle déclara : «l’église, chers frères et soeurs, j’ai tué ma fille».

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