Amalgame

Moi aussi, j’ai été une fille

**Avertissement : cyberprédation/cyberpédophilie

Il commence à faire froid. La neige n’a pas encore balayé le sol avec ses échos de lumières et les grisailles qui s’accrochent à mes semelles, mais elle approche. J’ai encore le Soleil pour trouver un peu de clarté dans les rues de Montréal. Plus les heures passent, plus la nuit le cache comme un secret bien gardé. Ça m’est assez familier.

Ça fait quelque jour qu’être sur mes gardes a pris un rythme différent. Il faut avouer que je suis enfant de réfugié.e.s. Dès petite, j’ai appris des histoires de peur écrites entre des frontières que j’ai à peine connues. Sur ces Terres qui m’ont vu naître, j’ai appris la méfiance comme l’arme qu’une fille brune ne pouvait jamais déposer.

Ça fait quelques jours qu’elle est redevenue un miroir que je pensais avoir rangé.

C’est que l’automne a pour passe-temps de découper le carton d’une porte que je croyais en bois scellé. Il y a quelques jours, elle s’est réouverte sur l’automne de mes 12 à 13 ans. L’âge où j’ai été victime de cyberprédation.

Je porte ces mots comme un morceau de boue dans mon épiderme. Un mélange de honte et de demi-vérités que je me raconte pour minimiser le goût de vomi qui ne me quitte jamais vraiment, ou pour légitimer un cul-de-sac sur ces trop nombreux mois. Quelque part entre la chair et l’air, je porte ces mots à peine murmurés.

Aujourd’hui, je suis fatiguée de vivre mon histoire comme un chuchotement. Je veux crier.

Crier que c’est arrivé.

Crier que je ne suis pas la seule.

Crier qu’il fallait s’y attendre.

Crier que sur la toile qui relie nos écrans, une violence se tisse par l’imposition de rapports sexuels. Crier que derrière les nombreuses paroles qui s’y partagent, les silences se blottissent par milliers. Crier que l’inconnu dans la ruelle, dans le métro, dans sa voiture en me criant « d’où tu viens? », est aussi derrière un clavier.

C’est lui qui exploite la recherche d’intimité, d’expérimentation, de reconnaissance, des enfants. C’est lui qui impose ses propres besoins sexuels sur des enfants. C’est lui qui sexualise l’enfance de mille façons par sa présence, ses images pornographiques, ses commentaires sur nos corps. C’est lui qui fait craindre que son regard devienne un miroir, alors que ce ne sont que nos propres besoins qu’il s’approprie.

C’est lui, et il est loin d’être si inconnu. Il est aussi le voisin qui commente la jupe d’une fillette, l’oncle qui t’as toujours fait sentir inconfortable, l’ami qui regarde les pornos catégorisés « Teen ». On imagine la pédophilie comme un homme éloigné, mais elle est présente comme une couture si fine qu’elle disparaît dans le tissu.

J’ai porté ces secrets comme une culpabilité qui m’a définie. J’ai laissé la honte écrire une définition de sexualité derrière mes paupières. J’ai senti la Terre qui orne mon visage m’enterrer dans le silence. Et un jour, j’ai osé y cueillir des mots. En quittant mes lèvres, ils ont emporté un peu de poids qui pesait sur mon corps. Aujourd’hui, je partage ces quelques phrases pour essayer de tisser un morceau de guérison. J’ai trouvé sa laine dans le courage d’autres témoignages et ses couleurs dans la force des féministes racisées. Au gré de ses entrelacements, je veux partager sa chaleur naissante.

L’hiver approche. La neige ne tombe toujours pas, mais je sens le froid se dégager en picots sur mes poils de bras. Depuis quelques jours, une sensation d’engourdissement a décidé de faire foyer sur mon visage. L’inconnu qui me hante a pris la forme des voitures qui passent près de moi, des silhouettes dans l’obscurité, du regard des autres sur mes hanches. On pense le trauma de manières lointaines, mais dans les kilomètres entre ma peau et l’air, je redécouvre la force de nommer sa réalité. Ceci est la mienne.

Moi aussi, j’ai été une fille, et un jour, je ferais de ces mots une machette.

Par la grande famille Amalgame

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l’équipe d’amalgame tiens à faire connaître l’origine du mouvement #MeToo. Le mouvement a été lancé en 2007 par Tarana Burke, une femme noire activiste travaillant en lien étroit avec les communautés marginalisées dans le sud des États-Unis. Cette femme fait un travail colossal et continuera après lorsque les spotlights ne seront plus sur le mouvement.

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